POLIAKOFF > Poliakoff, par Gérard Cahn

Poliakoff, par Gérard Cahn

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Serge Poliakoff Forme, 1968
Huile sur toile / 116 x 89 cm.

L’abstraction est l’un des mouvements les plus considérables de l’art du 20ème siècle. Ce mouvement ne s’est pas imposé brusquement. A l’origine en effet, et après Cezanne, c’est le fauvisme et le cubisme qui ont commencé à éliminer la représentation et le sujet. Les cubistes se sont livrés à une dissection de l’objet et Picasso a déformé le corps humain et la nature, ce que le public n’arrive d’ailleurs toujours pas à digérer.

Mais une fois la représentation mise à mal, c est l’art abstrait qui va englober tous les styles car il peut être lyrique, géométrique, académique ou décoratif, mais c’est incontestablement une nouvelle conquête de l’art qui est entré dans la non-représentation et que le public va accepter, «même s’il ne représente rien». Il était en effet naturel que l’art abstrait puisse s’épanouir car après le temps de la parole et le temps de l’écriture, nous sommes entrés dans le temps de l’image.

L’on considère habituellement, que c’est Kandinsky qui est le père de la peinture abstraite mais il faut rappeler que d’autres se trouvaient déjà engagés dans cette voie bien avant comme Malevitch qui en 1913  a peint son fameux carré noir sur fond blanc ou comme Mondrian qui a abandonné la peinture figurative pour l’abstraction.

Serge Poliakoff a fait partie de l’immigration russe qui nous a apporté Nicolas de Staël, Lanskoy et beaucoup d’autres. Dès 1962, une salle entière a été attribuée à Poliakoff  à la Biennale de Venise et il a été avec Nicolas De Staël l’un des deux plus célèbres peintres dans les années 1950 dès lors qu’il a exposé en 1948 et en 1950 à la Galerie Denise René puis chez Knoedler à New-York et à Paris ainsi qu’à la Galerie Bing.

C’est Serge Poliakoff lui-même qui a expliqué l’origine de l’abstraction et il disait ceci : « Après Braque et Picasso c’est le déclin de la peinture figurative.Ils ont déformé le monde extérieur et l’on tué comme une maladie ; il fallait s’en détacher, on ne pouvait pas faire autrement. Les formes étaient usées alors on a commencé à chercher plus à l’intérieur, les yeux ont cherché des formes nouvelles dans l’espace et le cosmos… »

L’œuvre de Serge Poliakoff est reconnue comme étant l’une des plus accomplies de l’abstraction et c’est Kandinsky qui à l’époque de la première peinture abstraite de Poliakoff exposée à la Galerie Le Niveau disait ceci : « En ce qui concerne l’avenir je mise sur Poliakoff. »

Les tableaux de Poliakoff irradient des chromatismes intenses et présentent des qualités picturales évoquant l’art de la fresque. Le peintre est parvenu à une réelle maîtrise de la matière et de la couleur. Il a d’ailleurs toujours fabriqué lui-même les couleurs dont il a conservé le secret du dosage en vérifiant leur intensité chromatique en les déposant sur des plaques de verre.

Lorsqu’il appose deux couleurs côte à côte, il sait que les deux couleurs vont agir l’une sur l’autre. Il va ajouter à ce rapport en surface un rapport en profondeur puisqu’il ne va pas se contenter de juxtaposer deux couleurs mais il va superposer des couleurs de sorte que la couleur visible est sous tendue par une autre qui agit imperceptiblement soit pour intensifier soit pour atténuer.

Pour Poliakoff il lui importait peu d’avoir un grand atelier ou un petit coin  ou un chevalet car il pouvait peindre sur une table et il n’avait besoin que du coin d’une pièce. J’ai été frappé effectivement lorsqu’il m’a été donné de pénétrer dans son atelier après sa disparition de constater en présence de sa femme Marcelle et de son fils Alexis ce petit atelier d’où sont sortis de tels chefs d’œuvre.

L’importante exposition qui est présentée dans l’Espace d’Art Contemporain permettra au public de faire un tour d’horizon aussi complet que possible à partir des premiers tableaux figuratifs et notamment de l’« Autoportrait » de 1935, de « la Seine à Neuilly » de 1938, de « La danse russe » (gouache sur papier de 1936) ou encore de « l’hommage à Cézanne » (gouache sur papier de 1937) et  (fusain et gouache de 1939)  pour arriver aux premières compositions abstraites à partir de 1937 et 1938 encore qu’à cette époque il n’avait pas complètement abandonné la figuration notamment dans « Libération » (gouache sur papier de 1944).

L’exposition comportera plus de 70 huiles, une centaine de gouaches, ainsi qu’au premier étage des gravures. Les périodes vont se succéder aussi bien dans les gouaches que dans les huiles. Cette importante exposition rétrospective montre que Poliakoff n’est pas le continuateur ni de l’impressionnisme ni du cubisme car il n’y a dans sa peinture abstraite aucune référence qui est faite à la nature dès lors que Poliakoff s’est montré insensible à l’aspect concret des choses et il a porté jusqu’au bout toutes les possibilités de son propre mode d’expression.

                                                                                     Gérard CAHN
                                                                                     Président de la Commission Artistique
                                                                                     Commissaire de l’Exposition              



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