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Françoise Saur – Bernard Birsinger – Rolf Frei
Trois photographes pour trois regards.

Par Sylvain MORAND,
Conservateur
Collection photographique
Musée d’art moderne et contemporain de Strasbourg

Réunir trois approches photographiques si différentes n’est pas aussi paradoxal qu’il y paraît. Ce qui fait l’originalité et la force de la photographie, c’est sa diversité d'approches, sa multiplicité de genre. Il n’y a pas la bonne et la mauvaise photographie. Il y a les photographies.

Depuis son invention et son accueil par le public en 1839, elle ne cesse d’être une forme d’expression originale qui bouleverse les pistes et déstabilise les analyses qui ne peuvent y poser leur regard qu’à l’aune des courants de pensée existants et conventionnés. 
Art/Pratique à la portée de tous, servante des Arts, support de témoignages ou de reportages, preuve scientifique ou imagerie médicale à la découverte d’univers irréels, images souvenirs, trace familiale, etc. Tous ces aspects et bien d’autres, tous très différents et pourtant unis par une constante : l’image.
L’image photographique qu’elle soit sur daguerréotype, sur papier salé ou albuminé, au charbon, en photoglyptie, au platine ou au gélatinobromure, sur support transparent ou opaque, argentique ou numérique, est au carrefour de pensées et au service de besoins.

Lorsque Hippolyte Bayard s’auto photographie en « noyé » à demi-nu en 1840, il dévoile d’emblée un formidable potentiel créatif de la photographie, expression de la pensée et mise en espace d'un concept. La même année, les excursions Daguerriennes, inaugurent le compte-rendu de voyage, le reportage, le témoignage visuel venu d’ailleurs, la carte postale.
Toutes les polémiques pour savoir si la photographie est un Art furent vaines car toujours soumises au reflet de pensées des autres formes créatives. La photographie existe pour elle-même, par elle-même. C’est un Art autonome qui doit être étudié et regardé comme tel.

Trois photographes, trois regards, trois sensibilités, trois cultures, trois formes d’images. Des photographies différentes, parfois aux antipodes l’une de l’autre, mais toutes s’inscrivent dans un seul univers : la photographie.

 Image
 Rolf Frei

Trois approches : 
La mise en forme d’histoires, le constat militant, l’élargissement du champ visuel.

Françoise Saur qui fut la première femme à se voir décerner (seule) le prix Niépce en 1979, a longtemps accompagné son engagement pour l’image d’une photographie monochrome. A travers ses reportages, de son engagement social et culturel, de sa vie, sa famille, elle est restée fidèle à elle-même.

Un parcours sans concession ; un parcours sincère ; une image reflet d’elle-même, droite et tendre à la fois, proche et soucieuse de l’humain. Longtemps Françoise Saur n’utilisa que le noir et blanc, sans doute pour s’éloigner des artifices, pour que son image et son regard ne se perde pas dans des ajouts colorés superflus. Aller à l’essentiel, être dans la compréhension du monde, dans la sincérité, dans l’épure du regard et de l’image. Pendant des décennies cette image isolée mais souvent publiée en séries cohérentes, mise en page avec précision, fut son compagnon de route. Puis, lors de ses séjours en Algérie, retour aux sources, rencontre avec le monde des femmes, la lumière éclabousse ses images et les couleurs apparaissent comme un geste qui souligne les rencontres, les hasards et l'ouverture. Pour rendre l’univers de cette Algérie baignée d’ombre et de lumière, de tissus multicolores, de vie ancestrale et de modernité, elle compose des polyptiques où s'entremêlent objets, formes, couleurs, lumières qui ponctuent chaque portrait d'un univers quotidien dans lequel elle se sent proche. Ces associations d'objets, de lieux et de gens sont un lien entre l'individu et le monde. Images anodines, haïku photographiques, tableaux poétiques qui font sens, les photographies de Françoise Saur accompagnent l'univers des quatre communes de cette région frontalière, où l'humain est au centre d'une famille réelle ou supposée archétype, d'un brassage social et culturel.

Les images de Bernard Birsinger, toujours en noir et blanc, sont d'une toute autre facture, d'une toute autre approche. La technique utilisée est une composante importante de son travail. Élevé au révélateur du "zone système" d'une certaine école américaine, il fut souvent influencé par les descendants photographiques d'Edward Weston et du groupe f:64 auxquels il ajouta une pincée d'influence formelle, d'acuité du regard d'un Lee Friedlander sans renier, bien au contraire, de grands ancêtres comme Auguste Sander ou Eugène Atget.

C'est au croisement de toutes ces influences que Bernard Birsinger a développé sa propre image, son parcours photographique et son engagement pour la défense d'un art étroitement lié, dans sa pratique, a une rigueur technique. 
L'architecture/paysage est une composante essentielle de son travail. Les lieux de vie, immobiles et présents, œuvres d'architecte ou constructions standard, soucieux de l'environnement ou défigurant le paysage, ont été créés par l'homme pour l'homme qui façonne son environnement présent et futur. L'humain serait, selon Bernard Birsinger, au centre de ses réflexions photographiques. Mais, dans ses images, il n'est présent que par "procuration", en arrière-plan invisible, trace indicible qu'il faut découvrir au-delà du champ visuel du photographe.

Ses paysages sont un constat sans concession et interrogatif où l'humain semble s'exclure lui-même pour laisser place à sa trace. Avec sa lourde "camera obscura", le dos voûté sous le voile noir, une indispensable lenteur accompagnant la création de chaque image d'un corpus, constat systématique de ce qui est, de ce qui va évoluer et de ce qui va disparaître. Ne serait-il pas un peu un Atget de sa région ?

Rolf Frei, photographe professionnel Suisse, est avant tout un homme d'images. Cinéma, vidéo, photographie ou édition, toutes se conjuguent avec l'amour d'un métier où la rigueur et la technique sans faille assurent à ses images un impact au service de la commande.

Ayant beaucoup voyagé à l'étranger mais aussi parcouru sa région, il offre à notre regard une variété d'approches. L'humain est souvent au centre de ses préoccupations par le contact et la prise de vue proche et intime replacé dans les lieux de vie. En utilisant la technique du panoramique, il balaye le paysage, ses structures et ses habitants à la manière d'un travelling cinématographique. L'œil ne peut se fixer sur un point et divague dans l'espace de l'image à la rencontre, non plus d'un seul sujet, mais d'une scène, pourtant fixe qui se développe d'une manière intemporelle. Certaines images donnent l'impression au spectateur de faire partie de la scène.
Le travail de Rolf Frei élargit le champ visuel et oblige à une complicité entre le photographique, la chose vue, et le regard spectateur.

La photographie est douée d'un pouvoir qui lui permet de refléter à la fois certitudes et interrogations. Certitudes face au réel qu'elle transmet avec une telle précision, qu'elle authentifie la chose vue.  Mais que voit-on réellement ? Ne s'agit-il pas simplement d'une relation intime entre le photographe et le photographié ? Les auteurs ne cherchent pas à expliquer mais à transmettre leur propre regard en assemblant, chacun à sa manière, le réel et la fiction, l'évidence et l'illusion.

Les travaux de Françoise Saur, Bernard Birsinger et Rolf Frei sont un assemblage de visions et de pensées avec comme point commun, les contradictions de la société face à son rapport à la nature et au développement.
Ces images photographiques semblent porteuses d'avenir dans la mesure où elles permettent d'initier un débat social, culturel ou politique en ouvrant à chacun un univers de réflexion.

                                                                                                                             Sylvain Morand

 



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