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INTRODUCTION Paul Rebeyrolle est un artiste hors norme. Il est installé dans un immense atelier, loin des villes, loin du bruit, dans une toute petite localité de le Côte d’Or. Son atelier, c’est un hangar très vaste et très haut, qui dépendait dans le passé d’une scierie. Tout autour des murs sont posés de grands tableaux quelquefois accrochés au mur mais le plus souvent à même le sol et au centre du hangar un petit bureau derrière lequel règne Paul Rebeyrolle, assis sur son fauteuil, et c’est là qu’il vous reçoit et que s’engage la conversation. A un moment donné, il se lève et vous invite à visiter les ateliers annexes qui se trouvent tout à fait à proximité : une petite maison et un autre hangar où notamment se trouvent des sculptures. Lui, il ressemble à sa peinture. C’est un homme proche de la nature, qui travaille nuit et jour sans se ménager. Il est de forte corpulence, son oeil est toujours acéré et malicieux. Les chasseurs lui apportent des squelettes de bêtes, des branches cassées car ils savent que Paul Rebeyrolle pourra en faire quelque chose et effectivement sa peinture est “hérissée de bouts de bois, de grillages, de serpillières collées”. Face à l’époque que nous vivons il dit : “Celle-ci est plus sordide que toutes celles que j’ai vécues. L’économie tue directement, avec cynisme et volonté”. Il ajoute qu’il ne fait pas partie, lui, des poulets d’élevage en batterie où dès qu’un poulet chahute et qu’il se trouve être contestataire, arrive un type qui est chargé de le repérer et de l’éliminer. Lui, n’a pas vocation à se faire éliminer mais à dénoncer les injustices et les atteintes à la liberté. La stature puissante de Paul Rebeyrolle fait qu’il peint essentiellement des formats très grands, là ou la matière s’agrège en reliefs, là où “des figures plus larges que nature jettent leurs membres en tous sens”. On a pu dire que sa peinture est irrespectueuse. Elle est effectivement virulente, car tout ce qui va dans le sens d’une restriction des libertés entraîne chez lui une réaction de provocation et c’est ce qui fait sa force. Il dénonce successivement, souvent avec brutalité, les failles de notre société. Il faut avoir le coeur bien accroché devant les suicidés qui se sont ouvert les veines dans leur baignoire, devant la série des tableaux intitulée “Faillite de la science bourgeoise” dans laquelle le monde industrialisé apparaît pour la première fois et dans ses formes les moins réjouissantes, et où l’on voit une ampoule électrique de couleur jaune suspendue à un fil qui éclaire faiblement des caisses, de la ferraille calcinée rappelant le déclin de la civilisation. Quel que soient les matériaux qui sont intégrés dans la composition, cela reste de la peinture et uniquement de la peinture qui met en scène des faits de société contre lesquels il ne cesse de s’insurger. Avec la série “Le sac de Madame Tellikdjian” Paul Rebeyrolle aborde le problème des exilés, des apatrides ou des réfugiés, tous les refoulés humiliés et déplacés. Dans la série “On dit qu’ils ont la rage” Rebeyrolle montre que l’enragé c’est aussi le peintre qui dénonce et qui accuse. La solution finale sera pour lui la noyade du chien, car d’un coup de talon sur la brouette l’homme défiguré par la haine le précipite encore vivant dans la mare. Que dire de la série “Germinal” où Rebeyrolle aborde l’amour et le sexe, l’attirance des partenaires. L’aveuglement des hommes de pouvoir c’est la série “Au royaume des aveugles”. Le peintre nous suggère de retrouver la vue “pour être conscient de l’essence de la vie, avec le respect dû à la nature, avec l’amour du partenaire plus permanent que la jouissance dans l’instant”.
Viennent ensuite les séries “Les Panthéons”, “Splendeur de la vérité” qui est le titre d’une encyclique du pape publiée en 1993 au sujet de laquelle Rebeyrolle a déclaré : “ça m’a foutu dans une colère noire”, puis “Le Monétarisme”, la série “Bacchus”, puisqu’il faut du plaisir et de la vie “dans un monde qui tend de plus en plus à uniformiser les individus et à remplacer le vin par du Coca-Cola et des antidépresseurs”. Paul Rebeyrolle est né à Eymoutiers dans le Limousin, et c’est Jacques Kerchache qui écrivait que les hommes de ce pays étaient et sont “toujours imprégnés du sentiment de la terre, de la sève des arbres, de l’âpreté du labour, de la violence des orages, du parfum enivrant des bois, de la musique des rivières {...], où l’on dit que la terre colle aux souliers”. Rebeyrolle est un peintre engagé comme l’a été Goya dont il est certainement très proche, tant leurs oeuvres sont empruntes d’humanité. L’importante exposition à l’Espace d’Art contemporain Fernet Branca permettra de voir environ soixante-dix grandes toiles et des sculptures de Paul Rebeyrolle qui ne laisseront personne indifférent car des tableaux de séries et d’époques différentes sont réunis, et l’indépendance du peintre saute aux yeux. Indépendance par rapport aux grands maîtres du passé, indépendance par rapport au “métier”, dès lors que le peintre utilise des matières naturelles comme le sable, les cailloux, les plumes, le fer. Avec de la paille de fer il peint des lézards, avec des plumes “il fait deux corbeaux et avec une branche, la souche d’un chêne” et surtout il est indépendant par rapport à lui-même car jamais il ne se répète et il dit “Je ne vais pas peindre le corps d’une femme comme le pelage d’un chien”. Paul Rebeyrolle est, incontestablement, l’un des tout grands peintres de la deuxième moitié du xxe siècle. L’art ce n’est pas la peinture bien sage, cosmétiquée, inoffensive ou cérémonieuse. Ce n’est pas non plus l’art qui peut plaire à un certain public comme il peut enchanter les professionnels de l’art académique. C’est Jean Dubuffet qui écrivait “Un art sage, quelle sotte idée L’art n’est fait que d’ivresse et de folie I”. Cet art académique que l’on peut voir plein les musées ou dans “les boutiques et les salons des petits bourgeois” puisque, c’est bien connu, certaines gens achètent un tableau “pour faire meublé”, s’intéressant plutôt au cadre ornementé, peu importe le tableau lui-même pourvu que sa couleur dominante soit conforme à celle des rideaux. L’art c’est autre chose. Il y a, en effet, des gens pour qui la peinture constitue une vraie passion, et qui parcoureraient des kilomètres pour aller voir un tableau, et qui se priveraient de manger pendant plusieurs jours pour pouvoir acheter ne serait-ce qu’un dessin. L’art en effet est un besoin pour l’homme, sans quoi il meurt d’ennui. Les gens se précipitent plus volontiers au cinéma et se disent intéressés par la musique et peut- être aussi par les vernissages mondains ou par une certaine peinture photographique qui reproduit un portrait ou un paysage, comme le ferait une photographie, alors que la vraie peinture est faite d’invention et d’imagination, et pour tout dire de créativité. La peinture de Rebeyrolle apporte un message. Sa peinture est fascinante car elle nous touche. Elle nous touche parce que ses tableaux attirent notre regard et nous font réfléchir, car ils ont quelque chose à dire et à nous communiquer. Cette émotion peut se produire de deux façons différentes. Tout d’abord, c’est le choc à la seule vue de l’oeuvre, choc, ou bien visuel ou intellectuel. Mais il y aune double émotion que l’on ressent dans l’oeuvre de Paul Rebeyrolle, qui vient avec le temps et la durée. L’oeuvre de Rebeyrolle tient essentiellement à sa volonté de briser l’ordre établi par la dérision, la dénonciation des travers, des bassesses, de toutes les injustices par l’exhibition de ce qui est dissimulé sous la bonne conscience de nos élites. C’est un art engagé, soutenu par une prise de position morale très active. Ce n’est pas un peintre du “temps libre” car sa peinture ne peut que provoquer notre réflexion sur la condition humaine. C’est en cela que Rebeyrolle est certainement l’un des tous grands peintres de ce temps. Gérard Cahn Président de la Commission artistique Commissaire de l’exposition
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